26 juin 2007
Profession : Parkingueurs

Vous les verrez partout. Dès que vous stationnez. Ils agitent une main fatiguée de loin. Cette main levée, c’est celle qui vous salue et celle qui vous signifie qu’ils sont là. Que la rue leur appartient. Qu’ils sont les rois de ce trottoir et qu’il faut préparer votre portefeuille aux frais de stationnement. Cette main, c’est pour vous éviter les surprises. C’est pour vous dire que vous saviez qu’ils étaient là. C’est un peu la main de l’honnêteté, disent-ils. Un homme prévenu n’en vaut pas deux, mais la prestation vaut 20 dinars à chaque arrêt.
Ils s’octroient des petits espaces. Généralement situés en bas de chez eux. Des terrains vagues. Des rues désertes. Un bout de trottoir inexploité. Une impasse pas encore repérée par la rivalité. La concurrence est assez rude dans ce monde des voitures à garer. Il y a trop de véhicules. Pas assez d’espace de stationnement et pas assez de place pour tout le monde et tout le monde veut garer des voitures. «C’est tout ce qu’il y a à faire.» Garer des voitures est leur nouvel eldorado. C’est un peu leur Far west à tous ces jeunes. C’est une nouvelle manière de conquérir l’espace. Une conquête où personne ne se déplace. Une conquête du surplace et de l’aléatoire.
Quand il n’y a rien, il y a déjà ça. Ils se définissent comme des parkingueurs. Nouveau mot. Nouvelle fonction. Nouvelle misère. Quand ils disent parkingueurs, ça les fait rire. «Puis, c’est mieux que de se lancer dans l’aventure des tables de cigarettes. Les cigarettes, il faut investir un peu. Démarrer avec un capital. Un peu d’argent pour acheter quelques cartouches. Puis, il y a les problèmes avec la police qui saisit la marchandise. Là, rien. Tu viens, tu t’installes. Tu prends un tabouret. Et tu fais fortune. Enfin, pas tout à fait. Tu ne fais pas fortune. Tu gagnes de quoi manger un peu quand l’endroit est bien fréquenté, un petit chawarma par-ci, des pizzas à la mayonnaise par-là, des cigarettes, un peu d’argent pour la maman de temps en temps et des petits bouts de shit «aala man istataa» (pour ceux qui peuvent). De nouveau les rires. Rire de sa propre destinée pour ne pas pleurer.
Parkingueur, c’est la ruée vers l’or. Chaque jour, un nouveau jeune s’improvise un parking à sa mesure, selon les disponibilités du terrain.
Parfois, quand tous les espaces de stationnement sont occupés par les anciens, les plus jeunes se déplacent, comme des pionniers de la conquête de l’Ouest à la conquête d’un espace nouveau, un espace que personne n’a encore pris, que personne n’a encore repéré. Ils se passent le mot. «Il y a un bout d’allée en bas de la rue Pascal. Là-bas, ce sont des gens riches. Ils possèdent des villas. Les enfants de riches ne font pas ce métier.» Va pour la rue Pascal. Ils tentent l’aventure. Salim a déjà essayé cette rue. C’est un cousin à lui qui lui a filé le tuyau. Mais ça n’a pas marché. Il n’a pas été accepté par les riverains. Ils ont refusé de payer. Il a tenté l’affaire pendant trois jours avant d’abandonner la rue à ses habitants, «à ces riches. M’ssamar. Ce sont des clous. Plus ils ont de l’argent, plus ils sont radins».
D’autres amis à Amine et à Salim ont eu plus de chance. Ils ont découvert des endroits «classe». Ils travaillent bien. Mais ils font des brigades de nuit, au Télemly ou à El Biar. C’est plus dur. Plus risqué, parfois. La nuit a ses surprises. Mais rares sont ceux qui se déplacent réellement. Les parkingueurs, les vrais, préfèrent travailler dans des terrains conquis d’avance. Ils travaillent chez eux, dans leur fief. Leurs quartiers. Là ils sont nés. Là ils connaissent tout le monde.
Amine, je l’ai connu petit gamin sorti à peine de l’école. Je le retrouve presque 10 ans plus tard. Il porte son jogging qu’il met un point d’honneur à soulever jusqu’au genoux. Jamais réellement compris cette manière de faire. Il a du ventre maintenant, un gros ventre, le ventre de l’inactivité et du surplace. Il à quelques mois de prison dans son tableau de bord aussi. Il a frappé un type, avec un couteau. Amine me dit qu’il fait du sport maintenant. Ça ne se voit pas encore sur son corps, mais il y croit.
Amine s’est fait des horaires de fonctionnaire. A 16 heures trente il rentre chez lui. Mais chez lui, c’est là, c’est presque dans ce parking. Juste au-dessus de son eldorado. Parfois, quand il y a un programme qui l’intéresse à la télévision, il monte chez lui. De temps en temps, il se fait remplacer par des copains de quartier. Quand il n’y a personne pour le remplacer, il jette de temps à autre des coups d’œil furtifs sur son «entreprise».
Pas forcément pour vérifier si les voitures sont encore intactes, mais pour ne pas rater les clients qui démarrent sans payer. «Joue ton jeu mon frère. C’est la vie. C’est du racket, oui, mais trouve moi quelque chose de meilleur et j’arrête ça.»
«On fait gardien pour ne rien faire d’autre. De mauvais. Soit on est gardien soit on est délinquant. Le choix est vite fait. Parfois on fait les deux. Mais c’est à tes risques et périls. Il faut savoir naviguer. Beaucoup finissent en prison. Ça ne vaut pas la peine. Mon frère trouvait humiliant de faire ça. Il a préféré voler. Il est à la prison de Serkaji depuis plus d’une année.»
Le marché des voitures achetées à crédit a boosté la demande. Les parkingueurs l’ont bien compris. «C’est quoi 20 dinars pour un homme qui paye une voiture à 150 millions ? Rien. Il paye sa tranquillité. C’est sur votre tranquillité que l’on veille en plus des voitures.»
Quand vous dites à Amine que les choses vont peut-être changer et que l’Etat va peut-être installer des parcmètres, il rigole encore. Un parcmètre, ce sera toujours plus cher que nous. En plus, un parcmètre, ça surveille pas les voitures. Vous serez perdants dans l’affaire. tout ce que vous ferez, ce sera de payer plus. Vous allez nous regretter. Méprisant Amine ? Pas tout à fait. Il se débrouille comme il peut.
Que penser de ces gamins qui ne sont plus tout à fait jeunes, qui ont eu le temps de vieillir entre le renouvellement du parc auto et le vieillissement de la classe politique? Parfois, nos sentiments sont mitigés quand ces jeunes déploient une arrogance à peine contenue. C’est vrai. Mais que vont-ils faire s’ils ne sont plus gardiens de parking ? Pas grand chose.
Les parkingueurs jouent parfois au chat et à la souris avec la police. Mais, c’est sans gravité. Ils reprennent place dès que la police quitte les lieux. Eux ils sont toujours là. Et ils le seront encore pour longtemps. Ils n’ont pas où aller. La plupart d’entre eux n’ont aucune issue une fois sortis de ces parkings.
Les propriétaires de véhicules paient. Parfois ils rechignent. Quelle est la solution ? Se rebeller ? Contre qui ? Des gamins sans boulot, sans perspective d’avenir, sans futur, sans argent ? Et puis maintenant l’habitude s’est institutionnalisée. Normal. Les parkingueurs font partie du paysage national.
Combien sont-ils, ces parkingueurs ? Des milliers ? Des centaines de milliers ? Plus ? Personne ne vous le dira avec précision. Personne ne semble s’inquiéter de leur sort. Le gouvernement ? Il envoie la police. «C’est tout ce qu’ils savent faire.»
Retenez le nom de ces gamins : les parkingueurs. Des jeunes gens qui, à défaut de trouver une place pour stationner leur vie, vous offrent des places de parking pour stationner votre voiture. Et vogue la galère.
SAS
21/06/2007
sidahsemiane@yahoo.fr