13 juillet 2007
Une Histoire de Famille

«Espace réservé aux familles». Le concept a prospéré et a fini, comme toutes les mauvaises idées dans ce pays, par se généraliser. Il n’y a plus aucun café sans cet aménagement absurde pour définir deux espaces distincts, l’un réservé à tout le monde et l’autre «aux familles». Encore faut-il être assez «astucieux», comme le sont généralement les propriétaires de ces lieux, pour pouvoir distinguer entre ce qui est considéré comme «famille» et ce qui ne l’est pas. Et pourquoi faut-il que les familles ne se mélangent pas à tout le monde dans un lieu public conçu à cet effet ? Curieux concept tout de même. Comment cela a commencé ? Personne ne le sait. «C’est comme ça et puis c’est tout», dit un vieux garçon de café.
Essayez de vous faufiler dans ces espaces «réservés» et vous verrez qu’un cerbère intraitable vous signifiera sévèrement que vous n’êtes pas en «famille», donc pas le bienvenu dans ce coin de l’établissement, même si vous précisez que celui qui vous accompagne est votre cousin ou même un frère. Mais moins sévère, le cerbère en question vous expliquera immédiatement après que vous pouvez rester en bas, choisir une autre table conçue justement pour «les autres».
Parce que dans ces salons, nommés pompeusement ainsi, il y a la famille et les autres. Les autres, ce sont les hommes non accompagnés par les femmes. Donc des «voyeurs» en puissance qu’il faut impérativement isoler pour maintenir la tranquillité de la «famille». Mais qu’est-ce qu’il est interdit de voir dans ces lieux ?
Certains cafés, pour mieux vous dissuader d’emprunter les escaliers qui mènent à ces tables familiales, installent des chaînes en fer accrochées aux rampes d’escaliers. Si vous êtes avec quelqu’un du sexe opposé, vous êtes immédiatement invité à rejoindre «la famille», en haut, dans la discrétion, même si vous souhaitez rester en bas, sachant que celle qui vous accompagne n’est pas une parente.
Remarquez que c’est l’homme qui parle (et c’est à lui qu’on s’adresse), jamais la femme. Et pourquoi encore, la famille a-t-elle besoin de discrétion ? Ne vit-elle pas suffisamment cloîtrée pour vouloir encore se cacher dans un salon de thé ?
Ne nous racontons pas d’histoires, il n’y a pas de familles dans les cafés. Il y a des couples, légitimes ou pas, peu importe, mais des hommes et des femmes qui s’aiment ou croient s’aimer, le temps d’une rencontre, le temps d’un café et d’un gâteau pourri.
Ces lieux sordides, profitant de la détresse de ces couples qui n’ont pas où aller pour vivre leur amourette, imposent en vente concomitante leurs vieux mille-feuilles durs comme des briques ou des tartes aux colorants douteux. Les gens payent. Ils n’ont pas le choix, pensent-ils. Ils ne payent pas le café, ils achètent une tranquillité. Et souvent, ils ne touchent même pas à ces gâteaux. Immangeables.
«Famille» est l’intitulé générique pour cacher une misère mentale qui fait croire que s’aimer est une honte qu’il faut cacher coûte que coûte.
Tristes lieux, drapés de vieilles nappes trouées, de rideaux de mauvais goût où vont se nouer des amours improbables.
On apprend aux gens à s’aimer en cachette, à se toucher les mains frauduleusement sous la table comme des bandits qui se passent des pots-de-vin à l’insu des autres. On ne vit plus caché pour vivre heureux, on vit caché et triste à la fois.
Comme souvent, le mot «famille» vient à la rescousse d’une hypocrisie. On fait appel à la famille pour contourner un interdit qui n’existe que dans la tête des gens. S’aimer, se prendre la main, se chuchoter de la tendresse n’ont rien d’une atteinte à la pudeur.
Combien de fois des gens mal inspirés qui, pour dénoncer tel ou tel genre musical, invoquent le sacré de la famille pour approuver la censure ? «Ces paroles ne sont pas propres. On ne peut pas les écouter en famille», disent-ils.
Mais pourquoi vouloir écouter de la musique en famille ? C’est une idiotie totale. Que celui qui estime que telle ou telle musique n’est pas convenable pour sa famille n’a qu’à écouter cette musique seul ou avec ses amis sans pour autant appeler à la censure morale. J’ai même entendu un jeune homme à la radio qui disait ne pas fréquenter les salles de cinéma parce qu’on y diffusait des films qu’il ne pouvait pas aller voir en «famille». Je suis presque certain que ce jeune homme n’a jamais pensé emmener sa mère ou sa sœur dans une salle de cinéma. Mais pour dissimuler sa propre hypocrisie, il se cache derrière une autre hypocrisie, encore plus vaste que lui : la famille.
Combien d’amours ont été brisés à cause de la famille ? Combien d’actes de censure ont été commis au nom de la famille ? L’obsession familiale est un alibi bloquant.
La famille est la première cellule de l’hypocrisie sociale. C’est le laboratoire impénétrable de tous les atavismes. Elle est autant nécessaire qu’aliénante.
C’est l’usine qui fabrique des hommes moustachus et machos dès la naissance. C’est cette usine qui fabrique des femmes soumises et asservies avant même qu’elles naissent.
La famille est un vague concept dans lequel se noient les gens. C’est là que se nichent tous les conservatismes.
D’ailleurs, entre un conservatisme qui interdit fièrement la mixité et toute autre forme de liberté et cette fausse «modernité» qui les tolère honteusement, mon cœur ne balance pas. Je préfère le conservatisme. Parce que, moins pernicieux, il est sûrement plus facile à combattre.
SAS
sidahsemiane@yahoo.fr