28 juillet 2007
Alger la bien gardée.

Alger est triste. Profondément triste. Et l’été n’y peut rien. Elle ne mérite peut-être même pas tout le soleil qui se déploie sur elle. La pluie convient certainement mieux à cette ville. Elle colle pleinement à son aspect renfrogné. On a beau essayer de repeindre les murs de la ville, d’égayer ses façades, Alger reste sombre, malgré sa sublime lumière. A-t-elle perdu le sens de la fête ? L’eût-elle un jour ? Une certaine forme d’amnésie nous fait penser que la fête a pris la clef des champs à cause de ces quinze années de guerre. Même pas vrai, diraient les gosses. On sublime un passé qui n’a peut-être jamais existé. Ou si peu. Avant la guerre, Alger était déjà en guerre contre elle-même. Elle s’enfonçait dans une longue liste d’interdits bigots combinés à un malaise malsain, que l’Etat avait inaugurés bien avant le zèle de la dévotion hirsute, sur laquelle, le plus souvent, on déverse injustement toutes nos rancunes et nos échecs. «Il n’y a rien à faire dans cette ville», me dit Souad, une Libanaise installée ici, depuis quelques mois. Son constat est loin d’être sévère. Souad aime les gens, mais où les trouver ? Comment les aborder ? Dans quel café ? Dans quelle brasserie ?
On a comme l’impression qu’Alger s’est transformée petit à petit en une espèce de ville conçue pour abriter l’ennui, alors que toute son architecture est une invitation à l’enchantement, au mystère et à l’orgie des sens.
Alger est une ville policière. N’allez pas croire que c’est à cause des attentats ni à cause du nombre croissant de ses policiers qu’elle est policière. Alger est policière dans son attitude. Dans sa tête. Même sans policiers elle aurait été policière. D’où le drame peut-être.
On s’y sent constamment guetté. Jaugé. D’abord par ses semblables.
Les femmes bravent la hargne des regards mâles, mais elles restent tout de même prisonnières du temps et des hommes. Des cendrillons qui n’égarent aucune chaussure mais qui sont tenues de rentrer bien avant minuit chez elles.
La nuit, les femmes disparaissent. Mais les hommes aussi. Les femmes victimes des hommes et les hommes victimes d’eux-mêmes. Alger est une ville qui ferme comme ses magasins. C’est une ville cadenassée que nous devrions cambrioler. Mais personne n’est assez doué pour forcer ses serrures.
Quelle horreur, une ville qui ferme ses portes invisibles au nez de ses habitants. Des portes contre lesquelles nous cognons constamment.
Il ne viendrait à l’esprit de personne de se balader la nuit à pied. Prendre l’air. Un pot. Marcher. Découvrir d’autres senteurs. Voir la mer.
Même la mer, on ne la voit pas. On ne la voit plus. Est-ce les gens qui se sont détournés d’elle ou est-ce elle qui s’est détournée de nous ?
Alger est devenue un désert sans sable traversé par des ombres pressées. On a de l’affection pour ses gens mais on ne sait pas toujours où trouver les gens. Comment leur parler ? Nous sommes tous un peu comme Souad, la Libanaise.
Les dernières séances de cinéma, dans les deux ou trois salles encore fréquentables, sont programmées pour 18 heures. Quand elles ne sont pas carrément déprogrammées pour on ne sait quelles raisons, toujours valables aux yeux des gérants de salles. Après une séance de cinéma ratée que nous reste-t-il ? Les cafés sont fermés. Les bars offrent des prestations médiocres où la gaieté et l’échange sont presque bannis, pour laisser place à des murmures chaotiques ou des esclandres sans nom.
Depuis plusieurs semaines, les bars sont sommés de fermer aux alentours de 22 heures. Prendre un soda ou une bière devient un vrai parcours du combattant. Et où écouter de la musique ? Et ces expositions, toujours organisées dans des lieux qui n’inspirent pas forcément la sympathie ; malgré la beauté de leurs sites ils sont honnis par la société. Je n’aime pas le palais de la Culture.
Il est beau, mais je n’ai absolument rien à y faire. Et quand j’y vais, c’est forcément pour faire plaisir à des amis artistes qui y exposent. La culture, la vraie, doit se faire dans la rue. Pas dans les palais, avec des ministres arrogants. El Djazaïr el mahroussa. Alger la bien gardée. Depuis les Turcs, la Régence, Alger est sous surveillance. La moindre manifestation de joie inquiète. La moindre manifestation de colère panique. On a peur de la foule. Une agoraphobie institutionnelle qui n’a rien à voir avec les angoisses de l’individu mais plutôt avec les terreurs des dirigeants envers la société. La société n’a jamais été écoutée, mais on l’a souvent mise sur écoute.
Quand il y a un concert de musique, il y a souvent plus de policiers que de public. Idem pour les matchs de football. Alger est immédiatement quadrillée.
Pour une raison étrange, les magasins de meubles restent ouverts, très tard la nuit.
Un ami anxieux me dit, dans un humour teinté de doute, que les vendeurs de meubles doivent travailler pour la police. Et si les Algériens, au lieu de s’amuser la nuit préféraient acheter des meubles ? Peut-être bien. Mais en attendant une réponse précise pour savoir pourquoi les magasins de meubles restent ouverts la nuit alors que tout est fermé, on peut déjà dire qu’une ville qui ne vit pas la nuit n’est pas une ville. C’est un village agricole sans les champs de blé à labourer.
22 juillet 2007
Rien de méchant dans tout ça.

L’été, indépendamment des feuilletons à scandales -de ses marronniers amusants les folliculaires des officines obscures auxquels nous a habitués la presse- est particulièrement favorable à quelques mutations, épisodiques forcément, mais qui se renouvellent chaque année avec un peu plus d’obstination. L’été, avec son lot d’amourettes éphémères est aussi la saison des reconfigurations familiales, donc, par extension, sociales.
La vie prend de nouvelles couleurs (pas toujours gaies) et une certaine légèreté invraisemblable le reste du temps. Cette mutation est le fruit exotique, légèrement amer pour les uns et tout à fait sucré pour les autres, du retour des émigrés. Le grand rush estival des z’magra ; cette diaspora faite de femmes et d’hommes qui sont dans un ailleurs souvent «improbable» revient au bled pour le grand rendez-vous de l’année. Un peu comme ces oiseaux migrateurs des zones humides qui, dans un dérèglement fou du temps, feraient le cheminement inverse pour camper au sud en été et se diriger, pour passer les saisons froides, vers le nord. L’homme est un oiseau à sa manière, pas encore anéanti par une pandémie aviaire, qui, à défaut d’avoir des ailes pour voler au-dessus des interdits gouvernementaux, tente d’avoir le bras long pour mettre à son avantage les vicissitudes du temps.
Dans la joie des retrouvailles, on se rend compte d’abord que les nouveaux émigrés nous font presque oublier les plus anciens, qu’ils ne sont plus tout à fait les mêmes. Qu’ils ne ressemblent plus à ces anciens que l’on appelle en France «les chibanis». Ils ne portent plus les vieux bérets basques, ne sont pas très gomina dans les cheveux et ne portent plus les costumes prince-de-galles à l’occasion des retours.
Ils ne reviennent pas avec des Peugeot remplies de friperies et d’ustensiles en tout genre, des gadgets inutiles pour la cuisine ou des mini-ventilateurs de voitures installés sur le tableau de bord qu’ils n’oubliaient jamais de mettre en marche dès qu’ils sont dedans. Ils ne portent pas forcément les grands sacs bleu blanc rouge de chez Tati. Ces émigrés racontent une autre histoire de ce pays. Ils sont partis à cause d’une autre guerre que celle pour laquelle leurs parents ont dû partir.
Ces nouveaux émigrés nous plongent immédiatement dans le cœur de la tragédie de la deuxième guerre. On se remémore leurs départs précipités, leurs bagages mal faits, leurs maisons vendues à la hâte ou laissées en location ou en gardiennage à un parent en difficulté. Chaque génération d’émigrés préserve la mémoire d’une époque. Parce que, eux n’oublient pas les raisons pour lesquelles ils sont partis, contrairement à ceux qui restent, qui s’obstinent à ne pas comprendre pour quelles raisons ils ne reviennent toujours pas.
Le retour des émigrés, c’est aussi les cousins et les cousines d’Alger, de Ziama et d’ailleurs qui refont connaissance, avec la même curiosité renouvelée chaque année, avec leurs cousins et cousines de Paris, de Montréal et de Dubaï en transmettant les uns aux autres, dans un sabir sympathique et à deux sens, les nouvelles de la vie. On parle de la dernière génération des MP4, du téléchargement qui est interdit ailleurs et pour lequel on s’emploie avec une fierté cocardière à rappeler qu’il est encore admis, en feignant au passage de rappeler que cette liberté d’agir est plus le fruit d’un sous-développement chronique de l’Etat que d’un quelconque souci gouvernemental de diffuser en masse la culture. Pis, on sait que les injonctions menaçantes de l’Organisation mondiale du commerce ne vont pas tarder à pointer le bout de leur nez.
Quand les autres se plaignent de la menace des OGM et des aliments sans goût achetés en grande surface, nous on joue aux malins pour leur rappeler que nos légumes sont cent pour cent bio, tout en sachant que l’assertion n’est pas totalement exacte et qu’elle le sera forcément de moins en moins les prochaines années. Et gare à celui qui, le temps de quelques semaines de vacances, s’aventurera à donner son opinion sur le délabrement des routes, la déliquescence des hôtels, la lenteur bureaucratique de l’administration, ou qui fait semblant d’être indisposé par la saleté des rues ou des plages. Comme des vierges effarouchées, et dans une mauvaise foi innommable, on se surprend à être outré par des propos que nous-mêmes, et avec plus de sévérité, tenons à longueur d’année.
La bataille à fleurets mouchetés est menée dans la bienséance des propos sournois, d’un côté comme de l’autre, parfois. Mais il n’y a rien de méchant dans tout ça...
Mais à la fin de l’été, les cousins de là-bas repartiront immanquablement en larmes avec quelques litres d’huile d’olive qu’il faut se débrouiller pour envoyer en bagages à cause des nouvelles mesures sécuritaires prises par l’aviation civile, de quelques makrouts mielleux qu’il faut absolument bien emballer et de quelques blagues totalement nouvelles ou partiellement renouvelées sur les gens de Mascara. Mais il n’y a rien de méchant dans tout çà...
Les nouveaux émigrés.
Les émigrés viennent de partout, aujourd’hui. La France tient encore le haut du palmarès mais pas forcément celui du prestige. Etats-Unis, Canada, Emirats…
Les jeunes filles d’émigrés on les reconnaît à leur façon de s’habiller, d’être à l’aise dans des tenues courtes, de transgresser allègrement des conventions rigides. Les locaux tentent de les convaincre de s’habiller de manière plus appropriée. Mais, c’est leur façon à elles de s’habiller. Ça crée des tensions, mais tout le monde finit par admettre cette façon de faire et d’être. Vive les transgressions.
Djamila, elle, salariée dans une entreprise, n’est pas contente de voir tous ces émigrés. Il n’y a rien de méchant dans son propos. Elle est en colère parce que chaque année «le marché des fruits et des légumes flambe de leur faute. Ils achètent, dit-elle, tout et n’importe quoi sans rechigner. Ils font le bonheur des commerçants. Mais ils nous ruinent avec leurs euros et leurs dollars, ils ne se rendent pas compte de la cherté de la vie».
Adel est revenu de Vancouver. Il ne supporte plus Alger. Il s’est habitué à sa nouvelle vie. A la verdure. Aux randonnées. Aux lacs. Aux arbres. Il a tout plein de photos son portable. Il dit qu’à Alger, il étouffe. Saïd est rentré de Montréal. Il est ingénieur en hydraulique. Il a fait ses études dans les années 70 en Union soviétique. Il s’est marié comme la plupart des étudiants algériens «qui se respectent» avec une Russe. Schéma classique du parcours estudiantin en URSS. Aujourd’hui, il est réceptionniste dans un hôtel à Montréal. Il est content. Il vient passer ses vacances chez lui, à Ziama, avec son fils. Ce dernier a l’accent canadien. Il rentre à l’université cette année, en génie du logiciel, une branche de l’informatique. Quand vous lui demandez si son fils est né là-bas, il dit que non. «Son histoire est compliquée ; il est né à Moscou.»
Malik a 9 ans, il est né à Paris. Son père a quitté le pays en 1994. L’année dernière, ses tantes et ses cousins lui ont demandé s’il mangeait du cochon ? Naïvement, il avait répondu par un oui. Personne ne s’attendait à ce piège que personne n’avait vraiment préparé. Et personne n’était prêt à cette épreuve. C’était toute une histoire pour son père qui a dû se justifier en inventant une histoire de jambons hallal que les enfants pour ne pas se distinguer des autres camarades de classes appellent cochon. Personne n’a cru la version du père. Naturellement. Mais cette année, Malik est mieux préparé aux «ruses de la guerre». Sa mère lui a fait la leçon. Si jamais l’expérience se renouvelle, il sait qu’il doit dire non, je n’en mange pas. Et si, comme l’année dernière encore, on lui demandait s’il croyait en Dieu, sa mère lui a appris à dire qu’il était trop jeune pour ces choses-là. Son père a passé une bonne partie de la traversée en bateau à lui expliquer la leçon de sa mère. A deux, ils ont répété toutes les possibilités et les manières de contourner les pièges de la famille.
Maya vit à Paris, elle sait lire et écrire alors qu’elle n’a pas encore fait 5 ans. Les cousins de son âge n’ont pas encore appris à lire. Malik a déjà lu le dernier Harry Potter, il fait plus de 400 pages. Mais ces cousins l’ont déjà vu et ils ont le DVD. Le combat est inégal mais passionnant. Chacun prend de l’autre ce qu’il peut prendre.
La confrontation Nord-Sud se maintient dans l’infiniment petit entre cousins et cousines, et elle durera le temps d’un été. Mais rien de méchant au fond.
La guerre des mondes est menée par des enfants. Elle ne fera pas de victimes. Elle suscite des jalousies, des affrontements, quelques prises de bec parfois et souvent quelques rancunes qui seront oubliées dès l’automne mais qui se renouvelleront forcément, d’une manière ou d’une autre, l’été prochain. Bonnes vacances.
13 juillet 2007
Une Histoire de Famille

«Espace réservé aux familles». Le concept a prospéré et a fini, comme toutes les mauvaises idées dans ce pays, par se généraliser. Il n’y a plus aucun café sans cet aménagement absurde pour définir deux espaces distincts, l’un réservé à tout le monde et l’autre «aux familles». Encore faut-il être assez «astucieux», comme le sont généralement les propriétaires de ces lieux, pour pouvoir distinguer entre ce qui est considéré comme «famille» et ce qui ne l’est pas. Et pourquoi faut-il que les familles ne se mélangent pas à tout le monde dans un lieu public conçu à cet effet ? Curieux concept tout de même. Comment cela a commencé ? Personne ne le sait. «C’est comme ça et puis c’est tout», dit un vieux garçon de café.
Essayez de vous faufiler dans ces espaces «réservés» et vous verrez qu’un cerbère intraitable vous signifiera sévèrement que vous n’êtes pas en «famille», donc pas le bienvenu dans ce coin de l’établissement, même si vous précisez que celui qui vous accompagne est votre cousin ou même un frère. Mais moins sévère, le cerbère en question vous expliquera immédiatement après que vous pouvez rester en bas, choisir une autre table conçue justement pour «les autres».
Parce que dans ces salons, nommés pompeusement ainsi, il y a la famille et les autres. Les autres, ce sont les hommes non accompagnés par les femmes. Donc des «voyeurs» en puissance qu’il faut impérativement isoler pour maintenir la tranquillité de la «famille». Mais qu’est-ce qu’il est interdit de voir dans ces lieux ?
Certains cafés, pour mieux vous dissuader d’emprunter les escaliers qui mènent à ces tables familiales, installent des chaînes en fer accrochées aux rampes d’escaliers. Si vous êtes avec quelqu’un du sexe opposé, vous êtes immédiatement invité à rejoindre «la famille», en haut, dans la discrétion, même si vous souhaitez rester en bas, sachant que celle qui vous accompagne n’est pas une parente.
Remarquez que c’est l’homme qui parle (et c’est à lui qu’on s’adresse), jamais la femme. Et pourquoi encore, la famille a-t-elle besoin de discrétion ? Ne vit-elle pas suffisamment cloîtrée pour vouloir encore se cacher dans un salon de thé ?
Ne nous racontons pas d’histoires, il n’y a pas de familles dans les cafés. Il y a des couples, légitimes ou pas, peu importe, mais des hommes et des femmes qui s’aiment ou croient s’aimer, le temps d’une rencontre, le temps d’un café et d’un gâteau pourri.
Ces lieux sordides, profitant de la détresse de ces couples qui n’ont pas où aller pour vivre leur amourette, imposent en vente concomitante leurs vieux mille-feuilles durs comme des briques ou des tartes aux colorants douteux. Les gens payent. Ils n’ont pas le choix, pensent-ils. Ils ne payent pas le café, ils achètent une tranquillité. Et souvent, ils ne touchent même pas à ces gâteaux. Immangeables.
«Famille» est l’intitulé générique pour cacher une misère mentale qui fait croire que s’aimer est une honte qu’il faut cacher coûte que coûte.
Tristes lieux, drapés de vieilles nappes trouées, de rideaux de mauvais goût où vont se nouer des amours improbables.
On apprend aux gens à s’aimer en cachette, à se toucher les mains frauduleusement sous la table comme des bandits qui se passent des pots-de-vin à l’insu des autres. On ne vit plus caché pour vivre heureux, on vit caché et triste à la fois.
Comme souvent, le mot «famille» vient à la rescousse d’une hypocrisie. On fait appel à la famille pour contourner un interdit qui n’existe que dans la tête des gens. S’aimer, se prendre la main, se chuchoter de la tendresse n’ont rien d’une atteinte à la pudeur.
Combien de fois des gens mal inspirés qui, pour dénoncer tel ou tel genre musical, invoquent le sacré de la famille pour approuver la censure ? «Ces paroles ne sont pas propres. On ne peut pas les écouter en famille», disent-ils.
Mais pourquoi vouloir écouter de la musique en famille ? C’est une idiotie totale. Que celui qui estime que telle ou telle musique n’est pas convenable pour sa famille n’a qu’à écouter cette musique seul ou avec ses amis sans pour autant appeler à la censure morale. J’ai même entendu un jeune homme à la radio qui disait ne pas fréquenter les salles de cinéma parce qu’on y diffusait des films qu’il ne pouvait pas aller voir en «famille». Je suis presque certain que ce jeune homme n’a jamais pensé emmener sa mère ou sa sœur dans une salle de cinéma. Mais pour dissimuler sa propre hypocrisie, il se cache derrière une autre hypocrisie, encore plus vaste que lui : la famille.
Combien d’amours ont été brisés à cause de la famille ? Combien d’actes de censure ont été commis au nom de la famille ? L’obsession familiale est un alibi bloquant.
La famille est la première cellule de l’hypocrisie sociale. C’est le laboratoire impénétrable de tous les atavismes. Elle est autant nécessaire qu’aliénante.
C’est l’usine qui fabrique des hommes moustachus et machos dès la naissance. C’est cette usine qui fabrique des femmes soumises et asservies avant même qu’elles naissent.
La famille est un vague concept dans lequel se noient les gens. C’est là que se nichent tous les conservatismes.
D’ailleurs, entre un conservatisme qui interdit fièrement la mixité et toute autre forme de liberté et cette fausse «modernité» qui les tolère honteusement, mon cœur ne balance pas. Je préfère le conservatisme. Parce que, moins pernicieux, il est sûrement plus facile à combattre.
SAS
sidahsemiane@yahoo.fr
07 juillet 2007
DZ, 45 ans d'âge.

"La mort ne lui fait pas peur, mais à chaque tentative il se remémore un poème de Mahmoud Darwiche dans lequel il dit qu'il n'a pas peur de mourir, mais que s'il mourrait il aurait honte des larmes de sa mère. "
Azouaou a presque l’âge exact de l’indépendance. A quelques semaines près. Il est né en 1962. Il a été conçu exactement 4 mois avant l’indépendance, deux jours après le cessez-le-feu du 19 mars et trois avant le début des pourparlers pour les accords d’Evian qui avaient débuté le 7 mars. Azouaou est né prématuré, à 8 mois, le 5 octobre de la même année, à minuit moins cinq précisément, soit 26 ans et 10 heures avant les émeutes d’Octobre 88, qui, selon lui, avaient démarré dans son quartier, à El Biar, dès 9 heures trente du matin. Pour être plus précis, il dit qu’il est né exactement 2 ans et neuf mois avant le coup d’Etat de Boumediene.
Azouaou a été arrêté par la police le mardi 4 octobre 1988, à dix heures du soir, c’est-à-dire onze heures avant le début des émeutes. Il a été libéré, trois jours plus tard, après cinq séances de torture. Azouaou sait qu’il a été arrêté avant tout le monde, qu’il a été libéré plus tôt que les autres et que la torture a duré, pour son bonheur, moins longtemps que pour ses amis qui ont eu «moins de chance» que lui.
Il dit que, depuis sa naissance, il est prématuré. Précoce en tout et en rien. Même dans ses rapports intimes, il se dit précoce, il démarre trop vite et arrive aussi rapidement, d’où son divorce après seulement deux mois de mariage, avec une cousine qui était plus jeune que lui de 3 ans, six mois et quatre jours. Pour éviter les humiliations des jeux de l’amour, Azouaou se dépense dans le sport. Trois fois par semaine, il court, chrono en main, pendant une heure et 20 minutes dans la forêt de Bouchaoui. Les autres jours, il fait trois heures de vélo, en ville. Puis, il dit que si, partant de son point A, il arrive plus vite que prévu au point B, au lieu de se sentir humilié comme lors de ces deux mois de mariage, il se sent, au contraire, tout fier. D’ailleurs, à chaque course, il essaye d’améliorer son score et d’arriver encore plus vite. Une manière de se venger de l’échec de sa vie de couple.
Pour lui, le mariage c’est fini. Mais pour sa bonne santé mentale, Azouaou consacre les trois dixièmes de son salaire, ce qui équivaut à 5 650 dinars, à l’amour tarifaire, avec des inconnues avec lesquelles il «convole en justes noces», le temps d’une soirée, jamais deux. Des inconnues qu’il rencontre dans les cabarets de la côte, quelque part entre La Madrague et Fort de l’eau.
Les calculs pour Azouaou, c’est un trouble obsessionnel du comportement. Un ami médecin le lui a dit. Il en est conscient aussi. Mais il ne peut s’empêcher de tout calculer, de mettre en relief sa vie, de la situer comme une courbe géométrique sur un tableau dans le temps et l’espace, en calculant à chaque fois sa vie par rapport à d’autres événements qui, le plus souvent, n’ont aucun lien avec sa propre vie ou ses propres centres d’intérêt. Durant les émeutes d’octobre 1988, Azouaou a perdu un bras, deux doigts de pied et un œil. Il dit, pour plaisanter de sa propre tragédie, que c’est «le mauvais œil que j’ai perdu. Celui qui reste est pur».
A cause de ce trouble obsessionnel du comportement, lié à sa manie de tout calculer, Azouaou a fini, dès la rentrée universitaire de septembre 1981, par faire des études en mathématiques. Il dit qu’il est rentré à l’université 9 mois avant le Mondial de 1982 en Espagne et la célèbre «talonnade» de Madjer contre la redoutable équipe allemande.
Toute sa vie, Azouaou a fait des calculs de ce genre. Ça ne sert à rien, dit-il. Mais il a tout de même, grâce aux mathématiques, pu se débrouiller un poste d’enseignant dans un lycée d’Alger, situé à 865 mètres et 3 minutes et 40 secondes de chez lui. En petite foulée, précise-t-il, «si je traîne un peu le pas, je mets le plus souvent entre 4 minutes et 4 minutes 20 avant d’arriver.» Sans prendre en compte les différentes haltes qu’il fait entre chez lui et le lycée pour saluer les amis du quartier qu’il rencontre chaque matin et qu’il a estimées à quinze minutes, en moyenne. Pour ne pas prendre le risque d’arriver en retard à son travail, à cause des amabilités de voisinage qu’il met un point d’honneur à entretenir, Azouaou prend ses précautions en sortant un quart d’heure à l’avance. «Comme ça, en homme prévoyant, je fais face à tous les imprévus», dit-il.
Azouaou se souvient avec beaucoup d’émotion de sa première année scolaire. Il est rentré à l’école primaire en 1967, un an avant l’âge légal et deux mois après la tentative ratée du coup d’Etat de Zbiri contre Boumediene, qui, lui, avait réussi le sien deux ans auparavant.
Il a réussi sa sixième en juillet 1973, deux ans et 5 mois après la nationalisation des hydrocarbures et 13 ans avant le choc pétrolier de 1986.
Comme tous les jeunes de son âge, Azouaou a pensé quitter l’Algérie dès l’âge de 16 ans. A cette époque, il se souvient qu’il a attendu, comme 15 millions de ses compagnons d’infortune, le mythique «Bateau d’Australie» qui devait l’embarquer lui et les autres vers des contrées lointaines et plus amènes. Il a attendu pendant 12 ans un bateau qui n’est jamais venu. Il dit d’ailleurs avec humour et amertume que si lui a attendu naïvement sur un quai de port l’improbable bateau australien, les plus jeunes n’attendent plus rien. Ils plongent en mer sans bateau ni gilet de sauvetage. Azouaou, comme beaucoup de ses amis, a fait trois tentatives de suicide. A chaque tentative, il arrête au bout du quatrième somnifère avant de se diriger immédiatement à l’hôpital pour un lavement d’estomac. La mort ne lui fait pas peur, mais à chaque tentative il se remémore un poème de Mahmoud Darwiche dans lequel il dit qu’il n’a pas peur de mourir, mais que s’il mourrait il aurait honte des larmes de sa mère.
Azouaou sait qu’il a l’âge de l’indépendance, 45 ans, mais de ces années d’indépendance, il dit qu’il se souvient plus d’Alpha Blondy sur l’esplanade de Riad El Feth le 5 juillet 1985 que d’autres choses. On a les souvenirs qu’on peut.
Azouaou, quand il fait le bilan de sa vie, il dit qu’il a connu au moins trois coups d’Etat, deux états de siège, 400 émeutes, qu’il en a participé à 350, qu’il a fait 300 grèves, qu’il a connu 200 000 morts, 20 mille disparus, 500 000 travailleurs licenciés, autant de cadres en exil, qu’il a entendu 220 explosions de bombes et qu’il en a recensé 9 870 dans les journaux, même s’il est conscient que le chiffre n’est pas totalement précis vu l’imprécision de ceux donnés par la presse ; qu’il a vu au moins 800 chars, qu’il est passé devant 6 800 barrages de police, 4 567 barrages de militaires, qu’il a vu au moins 10 000 armes de guerre, mais vu que la guerre n’est pas totalement finie, il continue à calculer, en fonction d’une moyenne de 10 attentats et de cent victimes par mois, le nombre exact de morts pour la célébration du centenaire de l’indépendance, prévue, si tout va bien, le 5 juillet 2062.