Des Nouvelles du Dehors

chroniques de Sid Ahmed Sémiane

13 juillet 2007

Une Histoire de Famille

ambiance_familiale

   

«Espace réservé aux familles». Le concept a prospéré et a fini, comme toutes les mauvaises idées dans ce pays, par se généraliser. Il n’y a plus aucun café sans cet aménagement absurde pour définir deux espaces distincts, l’un réservé à tout le monde et l’autre «aux familles». Encore faut-il être assez «astucieux», comme le sont généralement les propriétaires de ces lieux, pour pouvoir distinguer entre ce qui est considéré comme «famille» et ce qui ne l’est pas. Et pourquoi faut-il que les familles ne se mélangent pas à tout le monde dans un lieu public conçu à cet effet ? Curieux concept tout de même. Comment cela a commencé ? Personne ne le sait. «C’est comme ça et puis c’est tout», dit un vieux garçon de café.
    Essayez de vous faufiler dans ces espaces «réservés» et vous verrez qu’un cerbère intraitable vous signifiera sévèrement que vous n’êtes pas en «famille», donc pas le bienvenu dans ce coin de l’établissement, même si vous précisez que celui qui vous accompagne est votre cousin ou même un frère. Mais moins sévère, le cerbère en question vous expliquera immédiatement après que vous pouvez rester en bas, choisir une autre table conçue justement pour «les autres».
    Parce que dans ces salons, nommés pompeusement ainsi, il y a la famille et les autres. Les autres, ce sont les hommes non accompagnés par les femmes. Donc des «voyeurs» en puissance qu’il faut impérativement isoler pour maintenir la tranquillité de la «famille». Mais qu’est-ce qu’il est interdit de voir dans ces lieux ?
    Certains cafés, pour mieux vous dissuader d’emprunter les escaliers qui mènent à ces tables familiales, installent des chaînes en fer accrochées aux rampes d’escaliers. Si vous êtes avec quelqu’un du sexe opposé, vous êtes immédiatement invité à rejoindre «la famille», en haut, dans la discrétion, même si vous souhaitez rester en bas, sachant que celle qui vous accompagne n’est pas une parente.
    Remarquez que c’est l’homme qui parle (et c’est à lui qu’on s’adresse), jamais la femme. Et pourquoi encore, la famille a-t-elle besoin de discrétion ? Ne vit-elle pas suffisamment cloîtrée pour vouloir encore se cacher dans un salon de thé ?
    Ne nous racontons pas d’histoires, il n’y a pas de familles dans les cafés. Il y a des couples, légitimes ou pas, peu importe, mais des hommes et des femmes qui s’aiment ou croient s’aimer, le temps d’une rencontre, le temps d’un café et d’un gâteau pourri.
    Ces lieux sordides, profitant de la détresse de ces couples qui n’ont pas où aller pour vivre leur amourette, imposent en vente concomitante leurs vieux mille-feuilles durs comme des briques ou des tartes aux colorants douteux. Les gens payent. Ils n’ont pas le choix, pensent-ils. Ils ne payent pas le café, ils achètent une tranquillité. Et souvent, ils ne touchent même pas à ces gâteaux. Immangeables.
    «Famille» est l’intitulé générique pour cacher une misère mentale qui fait croire que s’aimer est une honte qu’il faut cacher coûte que coûte.
    Tristes lieux, drapés de vieilles nappes trouées, de rideaux de mauvais goût où vont se nouer des amours improbables.
    On apprend aux gens à s’aimer en cachette, à se toucher les mains frauduleusement sous la table comme des bandits qui se passent des pots-de-vin à l’insu des autres. On ne vit plus caché pour vivre heureux, on vit caché et triste à la fois.
    Comme souvent, le mot «famille» vient à la rescousse d’une hypocrisie. On fait appel à la famille pour contourner un interdit qui n’existe que dans la tête des gens. S’aimer, se prendre la main, se chuchoter de la tendresse n’ont rien d’une atteinte à la pudeur.
    Combien de fois des gens mal inspirés qui, pour dénoncer tel ou tel genre musical, invoquent le sacré de la famille pour approuver la censure ? «Ces paroles ne sont pas propres. On ne peut pas les écouter en famille», disent-ils.
    Mais pourquoi vouloir écouter de la musique en famille ? C’est une idiotie totale. Que celui qui estime que telle ou telle musique n’est pas convenable pour sa famille n’a qu’à écouter cette musique seul ou avec ses amis sans pour autant appeler à la censure morale. J’ai même entendu un jeune homme à la radio qui disait ne pas fréquenter les salles de cinéma parce qu’on y diffusait des films qu’il ne pouvait pas aller voir en «famille».     Je suis presque certain que ce jeune homme n’a jamais pensé emmener sa mère ou sa sœur dans une salle de cinéma. Mais pour dissimuler sa propre hypocrisie, il se cache derrière une autre hypocrisie, encore plus vaste que lui : la famille.
    Combien d’amours ont été brisés à cause de la famille ? Combien d’actes de censure ont été commis au nom de la famille ? L’obsession familiale est un alibi bloquant.
    La famille est la première cellule de l’hypocrisie sociale. C’est le laboratoire impénétrable de tous les atavismes. Elle est autant nécessaire qu’aliénante.
    C’est l’usine qui fabrique des hommes moustachus et machos dès la naissance. C’est cette usine qui fabrique des femmes soumises et asservies avant même qu’elles naissent.
    La famille est un vague concept dans lequel se noient les gens. C’est là que se nichent tous les conservatismes.
    D’ailleurs, entre un conservatisme qui interdit fièrement la mixité et toute autre forme de liberté et cette fausse «modernité» qui les tolère honteusement, mon cœur ne balance pas. Je préfère le conservatisme. Parce que, moins pernicieux, il est sûrement plus facile à combattre.

    SAS

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07 juillet 2007

DZ, 45 ans d'âge.

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    "La mort ne lui fait pas peur, mais à chaque tentative il se remémore un poème de Mahmoud Darwiche dans lequel il dit qu'il n'a pas peur de mourir, mais que s'il mourrait il aurait honte des larmes de sa mère. "
Azouaou a presque l’âge exact de l’indépendance. A quelques semaines près. Il est né en 1962. Il a été conçu exactement 4 mois avant l’indépendance, deux jours après le cessez-le-feu du 19 mars et trois avant le début des pourparlers pour les accords d’Evian qui avaient débuté le 7 mars. Azouaou est né prématuré, à 8 mois, le 5 octobre de la même année, à minuit moins cinq précisément, soit 26 ans et 10 heures avant les émeutes d’Octobre 88, qui, selon lui, avaient démarré dans son quartier, à El Biar, dès 9 heures trente du matin. Pour être plus précis, il dit qu’il est né exactement 2 ans et neuf mois avant le coup d’Etat de Boumediene.
    Azouaou a été arrêté par la police le mardi 4 octobre 1988, à dix heures du soir, c’est-à-dire onze heures avant le début des émeutes. Il a été libéré, trois jours plus tard, après cinq séances de torture. Azouaou sait qu’il a été arrêté avant tout le monde, qu’il a été libéré plus tôt que les autres et que la torture a duré, pour son bonheur, moins longtemps que pour ses amis qui ont eu «moins de chance» que lui.
    Il dit que, depuis sa naissance, il est prématuré. Précoce en tout et en rien. Même dans ses rapports intimes, il se dit précoce, il démarre trop vite et arrive aussi rapidement, d’où son divorce après seulement deux mois de mariage, avec une cousine qui était plus jeune que lui de 3 ans, six mois et quatre jours. Pour éviter les humiliations des jeux de l’amour, Azouaou se dépense dans le sport. Trois fois par semaine, il court, chrono en main, pendant une heure et 20 minutes dans la forêt de Bouchaoui. Les autres jours, il fait trois heures de vélo, en ville. Puis, il dit que si, partant de son point A, il arrive plus vite que prévu au point B, au lieu de se sentir humilié comme lors de ces deux mois de mariage, il se sent, au contraire, tout fier. D’ailleurs, à chaque course, il essaye d’améliorer son score et d’arriver encore plus vite. Une manière de se venger de l’échec de sa vie de couple.
    Pour lui, le mariage c’est fini. Mais pour sa bonne santé mentale, Azouaou consacre les trois dixièmes de son salaire, ce qui équivaut à 5 650 dinars, à l’amour tarifaire, avec des inconnues avec lesquelles il «convole en justes noces», le temps d’une soirée, jamais deux. Des inconnues qu’il rencontre dans les cabarets de la côte, quelque part entre La Madrague et Fort de l’eau.
    Les calculs pour Azouaou, c’est un trouble obsessionnel du comportement. Un ami médecin le lui a dit. Il en est conscient aussi. Mais il ne peut s’empêcher de tout calculer, de mettre en relief sa vie, de la situer comme une courbe géométrique sur un tableau dans le temps et l’espace, en calculant à chaque fois sa vie par rapport à d’autres événements qui, le plus souvent, n’ont aucun lien avec sa propre vie ou ses propres centres d’intérêt. Durant les émeutes d’octobre 1988, Azouaou a perdu un bras, deux doigts de pied et un œil. Il dit, pour plaisanter de sa propre tragédie, que c’est «le mauvais œil que j’ai perdu. Celui qui reste est pur».
    A cause de ce trouble obsessionnel du comportement, lié à sa manie de tout calculer, Azouaou a fini, dès la rentrée universitaire de septembre 1981, par faire des études en mathématiques. Il dit qu’il est rentré à l’université 9 mois avant le Mondial de 1982 en Espagne et la célèbre «talonnade» de Madjer contre la redoutable équipe allemande.
    Toute sa vie, Azouaou a fait des calculs de ce genre. Ça ne sert à rien, dit-il. Mais il a tout de même, grâce aux mathématiques, pu se débrouiller un poste d’enseignant dans un lycée d’Alger, situé à 865 mètres et 3 minutes et 40 secondes de chez lui. En petite foulée, précise-t-il, «si je traîne un peu le pas, je mets le plus souvent entre 4 minutes et 4 minutes 20 avant d’arriver.» Sans prendre en compte les différentes haltes qu’il fait entre chez lui et le lycée pour saluer les amis du quartier qu’il rencontre chaque matin et qu’il a estimées à quinze minutes, en moyenne. Pour ne pas prendre le risque d’arriver en retard à son travail, à cause des amabilités de voisinage qu’il met un point d’honneur à entretenir, Azouaou prend ses précautions en sortant un quart d’heure à l’avance. «Comme ça, en homme prévoyant, je fais face à tous les imprévus», dit-il.
    Azouaou se souvient avec beaucoup d’émotion de sa première année scolaire. Il est rentré à l’école primaire en 1967, un an avant l’âge légal et deux mois après la tentative ratée du coup d’Etat de Zbiri contre Boumediene, qui, lui, avait réussi le sien deux ans auparavant.
Il a réussi sa sixième en juillet 1973, deux ans et 5 mois après la nationalisation des hydrocarbures et 13 ans avant le choc pétrolier de 1986.
    Comme tous les jeunes de son âge, Azouaou a pensé quitter l’Algérie dès l’âge de 16 ans. A cette époque, il se souvient qu’il a attendu, comme 15 millions de ses compagnons d’infortune, le mythique «Bateau d’Australie» qui devait l’embarquer lui et les autres vers des contrées lointaines et plus amènes. Il a attendu pendant 12 ans un bateau qui n’est jamais venu. Il dit d’ailleurs avec humour et amertume que si lui a attendu naïvement sur un quai de port l’improbable bateau australien, les plus jeunes n’attendent plus rien. Ils plongent en mer sans bateau ni gilet de sauvetage. Azouaou, comme beaucoup de ses amis, a fait trois tentatives de suicide. A chaque tentative, il arrête au bout du quatrième somnifère avant de se diriger immédiatement à l’hôpital pour un lavement d’estomac. La mort ne lui fait pas peur, mais à chaque tentative il se remémore un poème de Mahmoud Darwiche dans lequel il dit qu’il n’a pas peur de mourir, mais que s’il mourrait il aurait honte des larmes de sa mère.
    Azouaou sait qu’il a l’âge de l’indépendance, 45 ans, mais de ces années d’indépendance, il dit qu’il se souvient plus d’Alpha Blondy sur l’esplanade de Riad El Feth le 5 juillet 1985 que d’autres choses. On a les souvenirs qu’on peut.
    Azouaou, quand il fait le bilan de sa vie, il dit qu’il a connu au moins trois coups d’Etat, deux états de siège, 400 émeutes, qu’il en a participé à 350, qu’il a fait 300 grèves, qu’il a connu 200 000 morts, 20 mille disparus, 500 000 travailleurs licenciés, autant de cadres en exil, qu’il a entendu 220 explosions de bombes et qu’il en a recensé 9 870 dans les journaux, même s’il est conscient que le chiffre n’est pas totalement précis vu l’imprécision de ceux donnés par la presse ; qu’il a vu au moins 800 chars, qu’il est passé devant 6 800 barrages de police, 4 567 barrages de militaires, qu’il a vu au moins 10 000 armes de guerre, mais vu que la guerre n’est pas totalement finie, il continue à calculer, en fonction d’une moyenne de 10 attentats et de cent victimes par mois, le nombre exact de morts pour la célébration du centenaire de l’indépendance, prévue, si tout va bien, le 5 juillet 2062.

   

SAS
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30 juin 2007

Carré Blanc

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    Ouvrons une parenthèse : les figures de style, les phrases bichonnées par le verbe et l’adjectif qui font mouche n’ont, parfois, aucun sens. Elles sombrent dans l’inutilité de l’instant. Les cris des suppliciés sont souvent plus forts. Un verbe ne peut pas crier plus fort qu’un homme qu’on torture. Et peu importe que l’homme en question soit délinquant, islamiste, communiste, violeur ou assassin. La torture n’est pas à dénoncer en fonction de celui que l’on torture. Ce n’est pas un procédé que l’on agrée pour les uns et qui nous offusque pour les autres. La torture est un système d’avilissement inacceptable. Que des systèmes policiers le mettent en place comme méthode de fonctionnement politique est certainement la pire des abjections humaines. Mais que des journalistes suggèrent que la torture soit appliquée à des criminels est une dérive de trop que l’on ne peut passer sous silence.
    Je ne lis la presse que d’un œil distrait à cause de ces successives dérives. Nous avons tous lu des articles racistes. Des articles sexistes. Des articles mensongers. Il y a même ceux qui annoncent fièrement qu’ils sont pour la peine de mort. La peine de mort, malgré son inefficacité et son infamie, est déjà un autre débat. Parce qu’elle est la résultante d’un procédé judiciaire légal sur lequel les hommes sont départagés. Mais suggérer la torture comme l’a fait un journal du soir, la revendiquer en son âme et conscience comme légitime pour certains criminels, la décrire dans une parfaite lucidité comme salutaire est forcément impardonnable.
    Une chronique de presse dans laquelle on fait le «plaidoyer de la torture» est un cas unique dans les annales de l’histoire du journalisme. Même les journaux de l’extrême droite nazie n’auraient pas osé ce fâcheux glissement. Devant cette dérive mentale du journaliste, Mein Kamf d’Adolf Hitler est un livre pour enfants. Hitler n’a à aucun moment décrit les tortures qu’il fallait infliger aux Juifs, aux Tsiganes ou aux homosexuels.
    Un journal qui appelle à la vengeance, à la vendetta, un journal qui explique avec «science» comment il faut maltraiter -dans une sélectivité eugéniste- les criminels, comment il est souhaitable de les maintenir en vie pour que ces criminels sentent la douleur, souffrent et paient dans une totale solitude pour les crimes qu’ils ont commis n’est déjà plus un journal. C’est une abjection. Je le dis avec mes plus profondes marques de respect aux amis qui sont dans ce journal. Au lieu des excuses immédiates que la direction aurait dû insérer le lendemain de la publication de cette flétrissure, nous avons eu droit à une autre page dans laquelle des lecteurs se solidarisaient avec cette dérive.
    Il n’y a rien de plus dangereux que de caresser les hommes dans le sens du poil émotionnel, leur dire ce que leurs plus bas instincts veulent bien écouter. Il est temps de se poser les bonnes questions sur notre métier en évitant d’offrir les mauvaises réponses ; il est temps de lancer de vrais débats sur cette profession. Sinon, d’autres s’en chargeront comme ils l’ont toujours fait.
    Un article qui plaide publiquement pour que les criminels ne soient plus considérés comme des justiciables, mais des monstres qu’il faut torturer aurait dû susciter un débat, des polémiques, des réactions des organismes de défense de droit de l’Homme… Pas un mot. Si nous ne considérons plus les criminels comme justiciables, la notion de justiciable n’a plus sa raison d’être.
    Ce journaliste dit dans son article, où la haine était le seul verbe, qu’au lieu de la peine de mort, il serait «plutôt favorable à une mort lente. Très lente. Etalée sur des mois, voire sur des années. Précédée et entretenue par des actes de torture pleinement assumés. De ces actes qui font mal longtemps, lentement, atrocement. Un individu qui viole une gamine de 3 ans, un imam qui viole dix enfants en bas âge ne doivent pas être délivrés trop vite de la vie. Ils doivent, au contraire, vivre la douleur la plus intense le plus longtemps possible».
    Rappelons à ce confrère que Bachir Hadj Ali a été torturé. Pendant très longtemps, comme lui-même suggère de le faire pour d’autres. Si ma mémoire ne souffre pas encore d’une profonde défaillance, ce militant communiste, poète de la fraternité, qui pleurait en écoutant El Anka, avait subi onze séances de torture. Onze longues séances que personne ne peut imaginer à leur juste mesure. On peut juste en deviner très sommairement la souffrance. On peut juste en éprouver le dégoût, mais pas la douleur dans ce qu’elle a de plus humiliant. Les opinions politiques de cet homme n’étaient pas en harmonie avec le «sursaut révolutionnaire» de Boumediene. Il a été arrêté après le coup d’Etat du 19 juin avec d’autres hommes, comme Mohamed Harbi et Hocine Zehouane.
    Il faut voir Lucette, l’épouse de Bachir Hadj Ali, pour comprendre, même quarante ans après les événements, la tragédie d’un homme humilié par ses «frères».
    Onze ignobles séances dans lesquelles des hommes crapuleux l’ont soumis à la question. Il faut relire l’Arbitraire pour mesurer cette ignominie dans sa totale abjection.
Il faut lire Henry Alleg pour se rendre compte de cette flétrissure. Il faut imaginer Audin embarqué par les paras français murmurer à ce dernier, parce que Alleg a été le dernier à avoir vu vivant Audin, avant de disparaître définitivement : «Henry, c’est dur.»
    Il faut écouter les gamins torturés par la police pendant les événements d’octobre 88 raconter les supplices de leurs bourreaux.
    Il fallait être à l’université de Bab Ezouar en novembre 88 pour écouter Ras Kabous raconter comment il s’est fait émasculer, comment des hommes lui ont coupé son sexe avec du fil de fer roulé autour ; du fil de fer qu’ils tenaient chacun d’un côté avec des tenailles sur lesquelles ils tiraient de toutes leurs forces.
    Il faut imaginer un homme se faire enlever les ongles avec des tenailles. Des hommes se faire sodomiser avec des manches à balais. Des hommes hurlant de douleur, dans une profonde solitude, derrière des murs capitonnés. Des hommes suppliant d’autres hommes qui leur ferment des tiroirs sur leurs parties génitales.

   

Je jure sur les âmes mortes après la trahison
    Je jure sur le verbe sale des bourreaux bien élevés
    Je jure sur le dégoût des lâchetés petites bourgeoises
    Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses
    Que nous bannirons la torture
    Et que les tortionnaires ne seront pas torturés

   

Ces mots que vous venez de lire ne sont pas des mots en l’air, puisés dans le texte béat d’un humanisme de circonstance. Ce sont les mots d’un homme qui a subi les affres de la torture. Il s’appelait Bachir Hadj Ali. Fin de la parenthèse.

   

SAS
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26 juin 2007

Profession : Parkingueurs

parkingeur

     Vous les verrez partout. Dès que vous stationnez. Ils agitent une main fatiguée de loin. Cette main levée, c’est celle qui vous salue et celle qui vous signifie qu’ils sont là. Que la rue leur appartient. Qu’ils sont les rois de ce trottoir et qu’il faut préparer votre portefeuille aux frais de stationnement. Cette main, c’est pour vous éviter les surprises. C’est pour vous dire que vous saviez qu’ils étaient là. C’est un peu la main de l’honnêteté, disent-ils. Un homme prévenu n’en vaut pas deux, mais la prestation vaut 20 dinars à chaque arrêt.
    Ils s’octroient des petits espaces. Généralement situés en bas de chez eux. Des terrains vagues. Des rues désertes. Un bout de trottoir inexploité. Une impasse pas encore repérée par la rivalité. La concurrence est assez rude dans ce monde des voitures à garer. Il y a trop de véhicules. Pas assez d’espace de stationnement et pas assez de place pour tout le monde et tout le monde veut garer des voitures. «C’est tout ce qu’il y a à faire.» Garer des voitures est leur nouvel eldorado. C’est un peu leur Far west à tous ces jeunes. C’est une nouvelle manière de conquérir l’espace. Une conquête où personne ne se déplace. Une conquête du surplace et de l’aléatoire.
    Quand il n’y a rien, il y a déjà ça. Ils se définissent comme des parkingueurs. Nouveau mot. Nouvelle fonction. Nouvelle misère. Quand ils disent parkingueurs, ça les fait rire. «Puis, c’est mieux que de se lancer dans l’aventure des tables de cigarettes. Les cigarettes, il faut investir un peu. Démarrer avec un capital. Un peu d’argent pour acheter quelques cartouches. Puis, il y a les problèmes avec la police qui saisit la marchandise. Là, rien. Tu viens, tu t’installes. Tu prends un tabouret. Et tu fais fortune. Enfin, pas tout à fait. Tu ne fais pas fortune. Tu gagnes de quoi manger un peu quand l’endroit est bien fréquenté, un petit chawarma par-ci, des pizzas à la mayonnaise par-là, des cigarettes, un peu d’argent pour la maman de temps en temps et des petits bouts de shit «aala man istataa» (pour ceux qui peuvent). De nouveau les rires. Rire de sa propre destinée pour ne pas pleurer.
    Parkingueur, c’est la ruée vers l’or. Chaque jour, un nouveau jeune s’improvise un parking à sa mesure, selon les disponibilités du terrain.
    Parfois, quand tous les espaces de stationnement sont occupés par les anciens, les plus jeunes se déplacent, comme des pionniers de la conquête de l’Ouest à la conquête d’un espace nouveau, un espace que personne n’a encore pris, que personne n’a encore repéré. Ils se passent le mot. «Il y a un bout d’allée en bas de la rue Pascal. Là-bas, ce sont des gens riches. Ils possèdent des villas. Les enfants de riches ne font pas ce métier.» Va pour la rue Pascal. Ils tentent l’aventure. Salim a déjà essayé cette rue. C’est un cousin à lui qui lui a filé le tuyau. Mais ça n’a pas marché. Il n’a pas été accepté par les riverains. Ils ont refusé de payer. Il a tenté l’affaire pendant trois jours avant d’abandonner la rue à ses habitants, «à ces riches. M’ssamar. Ce sont des clous. Plus ils ont de l’argent, plus ils sont radins».
    D’autres amis à Amine et à Salim ont eu plus de chance. Ils ont découvert des endroits «classe». Ils travaillent bien. Mais ils font des brigades de nuit, au Télemly ou à El Biar. C’est plus dur. Plus risqué, parfois. La nuit a ses surprises. Mais rares sont ceux qui se déplacent réellement. Les parkingueurs, les vrais, préfèrent travailler dans des terrains conquis d’avance. Ils travaillent chez eux, dans leur fief. Leurs quartiers. Là ils sont nés. Là ils connaissent tout le monde.
    Amine, je l’ai connu petit gamin sorti à peine de l’école. Je le retrouve presque 10 ans plus tard. Il porte son jogging qu’il met un point d’honneur à soulever jusqu’au genoux. Jamais réellement compris cette manière de faire. Il a du ventre maintenant, un gros ventre, le ventre de l’inactivité et du surplace. Il à quelques mois de prison dans son tableau de bord aussi. Il a frappé un type, avec un couteau. Amine me dit qu’il fait du sport maintenant. Ça ne se voit pas encore sur son corps, mais il y croit.
    Amine s’est fait des horaires de fonctionnaire. A 16 heures trente il rentre chez lui. Mais chez lui, c’est là, c’est presque dans ce parking. Juste au-dessus de son eldorado. Parfois, quand il y a un programme qui l’intéresse à la télévision, il monte chez lui. De temps en temps, il se fait remplacer par des copains de quartier. Quand il n’y a personne pour le remplacer, il jette de temps à autre des coups d’œil furtifs sur son «entreprise».
    Pas forcément pour vérifier si les voitures sont encore intactes, mais pour ne pas rater les clients qui démarrent sans payer. «Joue ton jeu mon frère. C’est la vie. C’est du racket, oui, mais trouve moi quelque chose de meilleur et j’arrête ça.»
    «On fait gardien pour ne rien faire d’autre. De mauvais. Soit on est gardien soit on est délinquant. Le choix est vite fait. Parfois on fait les deux. Mais c’est à tes risques et périls. Il faut savoir naviguer. Beaucoup finissent en prison. Ça ne vaut pas la peine. Mon frère trouvait humiliant de faire ça. Il a préféré voler. Il est à la prison de Serkaji depuis plus d’une année.»
    Le marché des voitures achetées à crédit a boosté la demande. Les parkingueurs l’ont bien compris. «C’est quoi 20 dinars  pour un homme qui paye une voiture à 150 millions ? Rien. Il paye sa tranquillité. C’est sur votre tranquillité que l’on veille en plus des voitures.»
    Quand vous dites à Amine que les choses vont peut-être changer et que l’Etat va peut-être installer des parcmètres, il rigole encore. Un parcmètre, ce sera toujours plus cher que nous. En plus, un parcmètre, ça surveille pas les voitures. Vous serez perdants dans l’affaire. tout ce que vous ferez, ce sera de payer plus. Vous allez nous regretter. Méprisant Amine ? Pas tout à fait. Il se débrouille comme il peut.
    Que penser de ces gamins qui ne sont plus tout à fait jeunes, qui ont eu le temps de vieillir entre le renouvellement du parc auto et le vieillissement de la classe politique? Parfois, nos sentiments sont mitigés quand ces jeunes déploient une arrogance à peine contenue. C’est vrai. Mais que vont-ils faire s’ils ne sont plus gardiens de parking ? Pas grand chose.
    Les parkingueurs jouent parfois au chat et à la souris avec la police. Mais, c’est sans gravité. Ils reprennent place dès que la police quitte les lieux. Eux ils sont toujours là. Et ils le seront encore pour longtemps. Ils n’ont pas où aller. La plupart d’entre eux n’ont aucune issue une fois sortis de ces parkings.
    Les propriétaires de véhicules paient. Parfois ils rechignent. Quelle est la solution ? Se rebeller ? Contre qui ? Des gamins sans boulot, sans perspective d’avenir, sans futur, sans argent ? Et puis maintenant l’habitude s’est institutionnalisée. Normal. Les parkingueurs font partie du paysage national.
    Combien sont-ils, ces parkingueurs ? Des milliers ? Des centaines de milliers ? Plus ? Personne ne vous le dira avec précision. Personne ne semble s’inquiéter de leur sort. Le gouvernement ? Il envoie la police. «C’est tout ce qu’ils savent faire.»
    Retenez le nom de ces gamins : les parkingueurs. Des jeunes gens qui, à défaut de trouver une place pour stationner leur vie, vous offrent des places de parking pour stationner votre voiture. Et vogue la galère.

SAS
21/06/2007
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21 juin 2007

L'arbre à sachets

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Alger est agréable en début de soirée, entre chien et loup, quand le grand carrousel de la vie nocturne se met en place dans la confusion et le chaos, avant d'aller vers cette tranquillité perfide que peut offrir la nuit.

Les choses semblent, dans la précipitation, retrouver leur place et un ordre naturel dicté par une mécanique mystérieuse qui échappe totalement à notre contrôle. Les choses sont seulement ainsi faites, alors on fait avec en gardant un oeil sur le théâtre de la vie qui se rejoue inlassablement. Les dernières silhouettes de femmes pressent le pas pour éviter des malentendus historiques avec le mépris clinique de leurs vis-à-vis mâles. Les voitures achetées à crédit cherchent des issue improbables dans les petites ruelles, pour aller sûrement vers d'autres rêves consuméristes ou un stationnement aléatoire entre deux gardiens de parking édentés et en survêtements, agitant mollement, de loin, des mains fatiguées pour vous signifier leur présence.

            
      

                    

            

Errih ma kisekch. Le vent ne te touchera pas, mon frère. Phrase fétiche d'un peuple né dans l'adversité et qui lutte contre lui-même d'abord et le reste du monde après, en mettant, dans une allégorie somptueuse, la noblesse de ses luttes, jusqu'à celle qu'il imagine mener contre les vents. Errih ma kisekch. Le vent ne te touchera pas. Fascinante trouvaille lexicale d'une société que personne n'écoute réellement. Les derniers cafés nettoient à grande eau leur parterre avant de fermer, cédant comme deux sprinteurs de haut niveau le témoin aux bars qui ouvrent leurs portes pour accueillir les gens de la nuit. Etonnante dichotomie où plus rien ne ressemble à rien dans ces lumières blafardes. Environnement clos où la guerre des sexes continue à se faire sans faire de victimes. C'est déjà ça de gagné. Ou plutôt si. Ici, autour de ces comptoirs, il y a chaque soir des victimes. Mais elles ne meurent pas comme dans l'autre guerre qui continue à se jouer dans la vie et sur les couvertures des journaux. «19 morts à Aïn Defla, dont 9 militaires.» Dans ces bars-cabarets, il y a même des disparus qu'aucune ligue des droits de l'Homme n'a recensés. Parce que les hommes qui disparaissent inopinément finissent toujours par revenir, heureux et fiers dans les bras d'une autre. Une nouvelle gazelle. Il y a toujours de nouvelles gazelles, avec plus d'options et forcément une meilleure formule et de nouvelles techniques. Le marché des voitures, du téléphone et du sexe est en continuelle expansion, ici. Normal. «Chef, une autre tournée !»

La musique du vent et la danse des sachets Au même moment, dans le ciel, deux sachets noirs dansent dans une parfaite harmonie sur la musique du vent. Les deux sachets viennent sûrement d'échapper aux incinérateurs du gouvernement qui a décidé de leur faire la guerre. Des sachets mutins. Mais, cette fois-ci, les «éradicateurs» convaincus chuchotent qu'il n'y aura sûrement aucune possibilité de réconciliation entre le gouvernement et les sachets noirs. Les hommes se réconcilient entre eux mais pas encore avec le plastique. Le sachet noir piste notre vie comme un détective privé hargneux. Il est partout présent. Il s'est invité par effraction dans notre quotidien et n'est jamais reparti. Il est même là où on pense qu'il est inconvenant qu'il soit. Pendant le procès Khalifa, le sachet noir était finalement le principal accusé et le seul témoin -à part quelques grosses légumes que le code pénal nous interdit de nommer ici- à ne pas avoir été auditionné par la justice. Mais les juges parlent-ils le sachet ? Grave interrogation qui tourmente la réforme judiciaire depuis bien longtemps. Mais ne l'oublions pas : le sachet est tout de même une langue à part pour ceux qui savent écouter le temps. Le sachet est une langue nationale, certes pas encore reconnue constitutionnellement, mais elle n'en demeure pas moins une langue nationale, comme le tamazight. Les pensées se bousculent tandis que voltigent encore dans les cieux d'Alger ces deux sachets rebelles que mène le vent vers des destinations inconnues. Un homme seul assis sur une rampe fume sa cigarette du soir et apprécie le beau spectacle que peut offrir le laid. Un sachet, c'est laid, c'est difforme, mais cette laideur offre, l'instant d'une cigarette, un moment de splendeur avant d'échouer sur un grave problème d'environnement. Il y a quelques années, l'Afrique du Sud recensait sur son territoire plus de neuf milliards de sachets dans la nature, faisant plus de dégâts que le GSPC, tuant faune et flore. Désastre écologique dans le pays de Mandela. Combien de milliards de sachets avons-nous laissés échoués dans la nature et combien de milliards de dinars ont réussi illégalement à échouer dans ces sachets et grâce à eux ? La disparition totale de ce plastique maudit que prévoit le gouvernement nous aidera-t-elle à mieux lutter contre la corruption et à mieux nous débarrasser du règne de la «tchippa» et du pot-de-vin ? «Chef, une autre tournée !»

L'arbre et les porteurs de sachets La particularité de ce sachet, c'est sa traîtrise. Il permet aux pauvres de cacher leur misère et aux riches parvenus de faire passer leur influence et leur corruption. Les Chinois ont longtemps été identifiés par leurs bleus de Chine, les Algériens seront longtemps reconnus grâce à leurs sachets noirs. Sur le boulevard Mohamed V, des hommes se sont rassemblés. Je pense d'abord à une veillée funèbre. Plus loin, un autre rassemblement de mines tristes et silencieuses. La mort continue à bousculer nos vies, me dis-je. Mais pourquoi certains de ces hommes venus dire les condoléances tiennent-ils dans leurs mains des sachets noirs froissés et vides ? Il n'y a aucune coutume qui prévoit ce fétichisme lors d'une veillée funèbre pourtant ! Les hommes aux sachets n'étaient pas venus pleurer un proche, ils attendaient la distribution du lait, comme aux temps glorieux de notre socialisme spécifique. Vive la révolution ! Des hommes debout, silencieux, aux regards hagards, humiliés pour quelques litres de lait. Du lait en sachet. Naturellement. Quand sortirons-nous de la tourmente des sachets ? Un jour sûrement. Nous serons heureux le jour où on portera dans nos mains autre chose que des sachets noirs. Sûrement. Mais, pour le moment, il reste le vent à écouter. Il reste les ficus à voir. Ces arbres magnifiques qui bordent les rues d'Alger. Mais pas de chance pour ce soir. Le vent fait tourner les sachets et les branches d'arbre les accrochent. «Chef, une autre tournée de lait !» pour le peuple.

SAS
12/04/2007
sidahsemiane@yahoo.fr

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