Des Nouvelles du Dehors

chroniques de Sid Ahmed Sémiane

24 septembre 2007

Le mystère des lignes bleues

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    Une main mystérieuse a pris des pinceaux invisibles pour tracer d’absurdes lignes bleues sur les autoroutes d’Alger. Mystère, invisibilité et absurdité créent de ce fait une coalition d’adjectifs pour occuper nos esprits déjà fortement malmenés par les turpitudes de la vie. Etonnement des automobilistes algérois qui s’interrogent à propos de ce mystère géré comme un secret d’Etat. Un secret défense. Deux ministères de la République, les mieux disposés à fournir des explications à propos de ces lignes bleues, jettent l’éponge. Se déclarent hors-jeu. Et hors coup. Le ministère des Transports et celui des Travaux publics ignorent tout de ces lignes douteuses, pourtant concernant avant tout ces deux secteurs.
    Pourquoi ces lignes bleues ? Quel est leur but ? Quelle est donc cette main qui les a tracées sans nous en expliquer le mode d’emploi ?
    Vous l’aurez remarqué, il y a toujours une main invisible dans les affaires de ce pays. Une main qui agit sans le reste du corps. Une main qui bouge sans que l’on puisse distinguer celui qui la porte. L’Algérie a un problème avec les mains : organe du corps se situant à l’extrémité du bras muni de cinq doigts. Les mains dans ce pays ont acquis une autonomie anatomique inexpliquée encore par la science. On savait des gens aux bras longs, mais il est toujours possible d’arriver au bout d’un bras long et distinguer ainsi le visage de celui qui le porte.
    Que fait une main seule ? Peut-être que le cœur de l’énigme algérienne est une histoire de mains baladeuses que nous n’arrivons pas à localiser.
    Le procédé est le même depuis la nuit de l’indépendance. C’est celui de l’opacité avec laquelle la chose publique est gérée. Aujourd’hui, c’est le tracé des lignes bleues mais tout se fait de la même obscure manière. De la politique sécuritaire à la politique économique, en passant forcément par le tracé bleu sur l’autoroute.
    Il doit bien y avoir quelqu’un qui a décidé de ce tracé bleu et dans un but précis ? Ces lignes doivent bien avoir un sens. Elles doivent forcément résoudre un problème ? Mais lequel ?
    Les accidents de la route ? Les embouteillages ?
    Ces lignes sont là depuis deux semaines sans que personne puisse nous en expliquer l’utilité ou l’inutilité.
    C’est absurde de se consacrer à ce genre d’interrogation. Le degré zéro de l’interrogation humaine : à quoi servent des lignes bleues sur l’autoroute ? Mais c’est ce à quoi nous en sommes réduits. Se demander à quoi peuvent bien servir ces choses qui nous sont forcément destinées.
    Mais la main ne parle pas. Alors on cherche encore et toujours des explications improbables.
    Toutes les routes du monde utilisent la couleur blanche parce qu’elle est perceptible la nuit avec les lumières des phares. Le bleu est une couleur sombre. Invisible la nuit. Cette couleur est contraire à toutes les législations en termes de sécurité routière d’abord, disent les spécialistes. La main qui a décidé de cette couleur ignore-t-elle tous ces paramètres ?
    Il y a là aussi un côté improvisation qui nous distingue tant que l’on retrouve dans cette affaire des lignes bleues. Une légèreté institutionnelle méprisante. Un bricolage d’Etat. On fait, on vous explique après.
    Dans les cafés, le soir, le sujet s’est hissé en haut du palmarès. Il occupe une bonne place. Témoignage d’un citoyen désemparé.
    «Je les ai remarquées un matin en allant au travail. Des kilomètres de lignes bleues. Je me suis dit qu’elles devaient bien servir à quelque chose si elles étaient là. Plus les jours passaient plus je sombrais dans une incompréhension totale. Je pensais être le seul à ne pas totalement saisir l’utilité de ces lignes bleues. Je me suis pourtant renseigné autour de moi et mon entourage est dans la même ignorance. Ce qui me rassure quant à mes capacités intellectuelles. Mais je ne suis pas certain des capacités de l’Etat.»
    Les explications les plus contradictoires sont données par les gens. Des plus probables aux plus farfelues.
    Pourquoi des lignes bleues sur la voie rapide d’une autoroute ? Navigation à vue. Débat à la radio et discussion ramdhanesque autour d’un sujet inintéressant qui occupe les Algériens. Et si c’était une manière comme une autre de nous occuper seulement l’esprit ?
    Peut-être que ces lignes bleues ne servent à rien. Elles sont là pour faire joli. Un élément décoratif.
    Notre vie est une succession de mystères et d’énigmes. Nous ne saurons pas qui a tué Boudiaf. Nous ne savons pas pourquoi la loi sur les hydrocarbures a été supprimée après avoir été approuvée ? Nous ne savons pas si Boumediene est mort de maladie ou si des mains occultes l’ont aidé à mourir plus rapidement comme le suggère Belaïd Abdeslam, un de ses anciens hommes de confiance. Nous ne savons pas combien de victimes a fait exactement la guerre de ces quinze dernières années. 40 000 ? 100 000 ? 200 000 ?
    Nous ne savons rien. De la même manière que nous ne savons même pas pourquoi des lignes bleues sont tracées sur une autoroute. Quant à la main qui fait ces lignes bleues, un vieux chauffeur de taxi n’exclut pas la piste de la main de l’étranger. Encore elle.
    SAS
sidahsemiane@yahoo.fr

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21 septembre 2007

Il était une fois la guerre.

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    Je rentrais de vacances. Sur la route, j’ai croisé des camions militaires qui rentraient de la guerre. Etranges chassés-croisés. Absurde oscillation de la vie. Vacances et guerre peuvent alors se croiser sur une route nationale, dans un banal mouvement du temps ? un affreux hasard des routes ?
    Il y a forcément un des deux mouvements qui est de trop dans cette figure du temps. Dans cette oscillation surréaliste des corps. C’est soit la guerre. Soit les vacances.
    Ils ne sont pas programmés pour se croiser. Il y a forcément un dérèglement des sens.
    Vacances et guerre sont deux concepts inconciliables évoluant dans deux espaces totalement distincts.
    Dans sa voiture, il avait des paniers en osier de différentes tailles achetés sur la route à des gamins. Il pense que ça fera joli dans sa cuisine. Une nouvelle cuisine. Il pense mettre dedans les fruits et les légumes frais. Il aime bien cette idée. Puis, il aime bien acheter des choses sur la route. Il est convaincu que ça peut aider des familles pauvres.
    Il avait aussi un parasol. Un vieux parasol rouge et blanc. Maigre héritage que lui a légué un oncle qui travaillait à Air Algérie. Deux sacs de vêtements. Des draps. Il avait même un hamac.
    A côté de lui, sa femme. Lunettes de soleil. Jupe fendue. Bronzée de la tête aux pieds.
    Sur le siège arrière, il avait soigneusement installé une plante. Une belle plante. Un ami la lui a offerte à Bougie. Il a promis de l’arroser et de lui changer de pot dès son arrivée chez lui.
    Il dit que ça s’appelle des oreilles d’éléphant. Sûrement à cause de la forme de ses feuilles. Il avait aussi un sac en plastique dans lequel il avait mis son maillot de bain et celui de sa femme et des sandales sans lanières, juste pour éviter de se blesser sur les rochers. De marcher sur des oursins. Des maillots pas encore séchés. Preuve de leur dernière baignade matinale avant de prendre la route vers Alger.
    Il n’avait pas lu la presse depuis vingt jours. Pas de télé. Pas de radio non plus. Tout juste de la musique et quelques films qu’il passait sur son ordinateur portable, le soir, avant de dormir.
    Mais là, en face de lui, cette vision le perturbe. Elle le met un peu mal à l’aise. Des dizaines de camions militaires qui avancent vers lui. Des soldats fatigués. Des visages défaits. C’est la guerre ? C’est les vacances ? C’est les
kamikazes ?
    Il dit qu’il était bronzé et que les soldats étaient brûlés. Pourtant, c’était le même soleil. Dans sa voiture, il y avait de la musique. Dans leurs camions, il y avait des armes lourdes.
    Quand les camions arrivent à mon niveau, j’ai tellement honte de moi que je baisse le son de la radio. J’avais subitement honte de ce court instant de bonheur et de paix. J’avais comme l’impression de l’avoir inventé, cet instant. De l’avoir volé à d’autres.
    Sommes-nous réellement en guerre ? Ou faisons-nous juste semblant d’être en paix ?
    C’est quoi la guerre ? Est-ce le nombre élevé des victimes qu’elle fait ? Ou est-ce le bruit assourdissant que provoquent les déflagrations de ses bombes ? les corps dénudés par le souffle des explosions ? ces mains tendues au ciel qui demandent de l’aide, figées par les photographes de la presse et accrochées en grand à la une des journaux ?
    Pour lui, la guerre a commencé il y a longtemps, mais il s’efforce parfois de l’oublier. La guerre a commencé le jour où nous avons commencé à nous barricader, à mettre des barreaux à nos balcons sans fleurs, des barrettes de fer à nos phares de voitures rouillés, des portes blindées à nos maisons sans objets d’art, des doubles cadenas chinois à nos garages sans fortunes. La guerre s’est propagée avec la propagation du marché de fer. Barres de fer soigneusement posées aux côtés de nos sommeils agités. Vieux couteaux aiguisés pour accompagner la promenade de nombreuses nuits sans lune. Portes blindées. Balcons barreaudés. Barrage. Herses métalliques qui s’allongent dès que s’allongent les menaces. Gilets pare-balles. Guérites. Voitures blindées.
    C’est vrai qu’il s’efforce d’oublier mais il n’avait pas prévu ces camions. Il n’avait pas prévu ces attentats. D’ailleurs, personne n’avait prévu ces attentats. Même ceux qui sont censés les prévoir.
    Alors, il se demande comment on peut bronzer quand des gens se font calciner par les explosions de bombes.
    De retour chez lui, ses vacances se sont transformées en interrogations sans fin. Il se demande comment on peut parler de vacances dans un pays en guerre, comment parler de guerre dans un pays où l’on part encore en vacances.
    SAS
sidahsemiane@yahoo.fr

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07 septembre 2007

Paroles anonymes à propos d'une violence ordinaire

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    «Je ne veux plus jamais conduire un véhicule. Les gens sont fous. Nous sommes sûrement devenus fous. Violents… C’est peut-être à cause de la guerre ? La proximité de la mort. Des horreurs. Je n’en sais rien. Mais il existe une violence ordinaire insupportable… ordinaire dans le sens où elle n’est pas le fait de criminels reconnus comme tels.
    Elle n’est pas le fait de gens en rupture avec la société et ses conventions. C’est une autre forme de violence et de folie. Elle concerne des gens comme vous et moi.
    Je ne suis pas exempt de cette folie. De cette violence. Attention. J’essaye peut-être de la maîtriser un peu plus. C’est tout. Sans pour autant réussir à la localiser totalement. Où se situe-t-elle ?
    Je sais qu’elle m’habite. Il y a une violence sournoise qui s’installe en nous dès que nous sommes derrière un volant. Dès que le moteur est en marche, cette violence se met elle-même en marche. Elle s’arrête quand la voiture s’arrête. Et nous revoilà alors changés. Nous revoilà redevenus fréquentables avec une vie, un passé, des
rendez-vous, des amours et des déceptions. Qui sommes-nous dans une voiture ?
    L’habitacle de la voiture nous sert de masque de protection en quelque sorte. Il nous cache de notre propre violence que nous ne voulons surtout pas admettre. Une violence que nous refusons de voir et que nous voyons dans le rétroviseur.
    Des gens très distingués perdent toute notion de civilité derrière un volant et la retrouvent, comme dans une espèce de dédoublement de la personnalité, une fois en dehors du véhicule. Des gens qui disent bonjour aux voisins, s’occupent de leurs enfants, payent leur loyer, vont en vacances, lisent des journaux sérieux, des mondains parfois, qui se rasent chaque matin, embrassent tendrement femmes et enfants… Des gens chics. D’un certain âge. Pas des jeunots pressés.
    Il y a une espèce de schizophrénie nationale qui s’exprime à travers notre façon de conduire. Forcément.
    Je crois que c’est dans la conduite que s’exprime le plus la violence qui est en nous. Nous sommes totalement déréglés. Mais nous n’arrivons pas encore à nous l’avouer. Seule notre manière de conduire nous trahit chaque jour un peu plus. Cette violence n’est pas dans l’excès de vitesse. Dans le monde entier, il y a des gens qui font de la vitesse. C’est plutôt dans notre attitude. Une manière de faire. Un comportement.
    Il y a des gens qui conduisent sans excès de vitesse mais leur excès est dans leur attitude derrière le volant.
    J’observe les gens. Je ne suis pas psychanalyste, ni même sociologue mais il y a du travail à faire de ce côté-là. Il y a un côté obscur qui s’exprime au volant. Les femmes n’en sont pas exclues. Cette façon de conduire est très symptomatique. Elle nous renseigne sur un malaise profond. Ce ne sont pas les lois répressives qui vont y changer quoi que ce soit. Il faut un vrai travail sur soi. Mais en attendant ce travail, moi je refuse de prendre mon véhicule.
    Et pour me mettre dans une voiture avec d’autres gens, des taxis, des amis ou des parents, il faut vraiment que je n’ai aucun autre choix pour le faire. Je fais tout à pied. Je me suis acheté une paire de baskets efficaces pour marcher à l’aise. Je vais à mon travail à pied. Je fais mes courses à pied. La voiture, pas possible. J’ai le vertige. Je suis traumatisé. Ma voiture est pourtant là, dans le parking de la cité. Elle est stationnée depuis plus d’une année.
    Je paye le gardien de nuit 500 DA par mois. Et la banque plus de 13 000 DA. La moitié de mon salaire va dans un véhicule que je ne conduis plus et qui ne me sert plus à rien. Je ne peux pas le vendre, je l’ai acheté à crédit. Plus de trois ans encore à payer. Il est gagé.
    Je ne supporte plus la voiture. J’en ai une peur bleue. Un camion de malheur m’a renversé sur la route Alger-Tizi. Je me suis retrouvé dans le fossé avec les insultes du chauffard en cadeau bonus. Et les crachats en option. Il a failli me frapper. Il me reprochait de ne pas rouler assez vite pour lui. Il a voulu me faire peur avec sa grosse machine. Et j’ai réellement eu peur.
    Dans un mouvement de panique, j’ai braqué trop fort et me suis retrouvé dans le trou.
    Cette violence existe forcément en dehors de la voiture. Mais c’est dans la voiture qu’elle se propage. Se développe. Existe. C’est comme la typhoïde. C’est dans l’eau qu’elle avance. Notre violence a choisi le volant.  Ailleurs, chacun tente de la maîtriser. Peut-être de la dissimuler. Nous sommes devenus violents mais nous avons honte de cette violence, au fond. Ça doit être ça. C’est peut-être pour cela que nous nous cachons dans une voiture pour l’exprimer. La violence dans une voiture est anonyme. Elle se démultiplie. Elle n’existe plus. Elle ne se distingue plus. Elle se confond avec une violence globale. Générale. Elle n’est plus violence unique. Mais une violence parmi d’autres… tant d’autres.»
    SAS
sidahsemiane@yahoo.fr

Posté par elho à 23:41 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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